30 juin 2020
(Lettre ouverte) Le racisme, mon histoire
Par: Deux Rives

Wilner Bien-Aimé, de Sorel-Tracy, signe cette lettre ouverte dans le journal Les 2 Rives. Photo gracieuseté

En ces temps où la conscience sociale mondiale se mobilise encore un fois face aux traitements combien disproportionnés que subissent les noirs, les autochtones et certains groupes ethniques, je me permets d’énumérer quelques faits dont j’ai été l’objet à cause de la couleur de ma peau.

Publicité
Activer le son

Je suis né en Haïti et je vis et travaille au Québec depuis 1967. Peut-on devenir québécois? C’est le titre de mon livre qui m’a permis d’écrire ma propre histoire et d’y faire ressortir les belles possibilités que la chaleur humaine québécoise a pu m’apporter.

J’espère que cette motivation et mobilisation sociale soient assez suffisantes pour porter nos dirigeants à lutter contre ce virus qui gaffe et détruit la vie des gens depuis des siècles juste pour la couleur de leur peau. Le racisme est autant, sinon plus que la COVID-19. Voici donc mon récit.

En 1967, je suis parti d’Haïti pour venir à Montréal et je cherchais un appartement à louer. Après avoir négocié les conditions au téléphone, j’ai fixé un rendez-vous avec le locateur pour la visite des lieux. Lorsque je me suis présenté et que le locateur m’a vu, il m’a soudainement appris que l’appartement était déjà loué. Déçu, j’ai rebroussé chemin et il m’a interpellé ainsi : « Monsieur, pourquoi vous ne m’aviez pas dit que vous étiez noir? »

En 1971, j’étais professeur de chimie dans un collège privé de Saint-Lambert et la direction m’a appris que certains parents se plaignaient en demandant pourquoi ils avaient engagé un noir dans ce collège.

En 1972, j’ai acheté ma première maison à Longueuil et certains voisins me boudaient. Ma conjointe, une femme blanche, m’a appris que c’était à cause de la couleur de ma peau.

En 1978, je suis parti en voiture pour Acapulco avec ma femme et nos deux filles de 5 ans et 19 mois. En traversant le Texas, un policier m’a ordonné d’arrêter. Après avoir vérifié mes papiers et nous avoir posé une gamme de questions, il a procédé à une fouille systématique du contenu de notre voiture. Puis, il a fini par nous autoriser à repartir sans aucune autre explication.

En 1991, en arrivant à Paris et voulant prendre un taxi pour aller à mon hôtel, je me mets sur la ligne d’attente des clients. Comme en voulait la coutume, les taxis défilaient devant nous dans l’intention de desservir d’abord le client qui se trouve au bout de cette ligne. Arrivant à mon tour, le chauffeur de taxi a préféré faire monter le client qui était après moi. Furieux, le chauffeur suivant haranguait l’autre tout en le qualifiant de raciste. C’est en montant dans son taxi que ce chauffeur m’a expliqué les raisons de sa colère. Je l’ai remercié.

En 1995, j’étais DG dans un CHSLD à Sorel-Tracy. Un homme furieux hurlait contre une employée. J’interviens doucement pour lui demander de se calmer. Il m’a pointé du doigt en disant : « Sais-tu ce que je fais avec les noirs et les juifs dans mon sous-sol? Je joue au Nintendo avec. »

En 1996, je suivais, avec une dizaine de collègues DG du domaine de la santé, une formation dispensée par l’ENAP de l’Université du Québec. Durant ces deux jours de formation, j’ai été l’objet de plaisanteries de mes collègues à un point tel que le professeur a trouvé bon d’intervenir pour arrêter ces ricailleries subtiles. À la fin de la session, le professeur m’a choisi pour prononcer le mot final. J’ai reçu un applaudissement debout de tous ces prétendus collègues.

En 1997, j’étais dans une église à Sorel-Tracy où j’assistais aux funérailles d’un conseiller municipal et ancien président du comité des usagers de mon CHSLD. Soudain, un homme m’a ordonné, à voix basse, de me déplacer loin de lui. Ne comprenant pas sa demande, il a répété son ordre en faisant un geste de la main malgré la honte de sa compagne. Je me suis déplacé dans une autre rangée et il a arrêté d’être furieux contre moi.

En 2012, à la suite d’une danse dans un club à Pompano Beach, je suis retourné m’asseoir à ma table initiale quand un monsieur de cette table s’est mis debout et furieux à me demander, avec pression, d’aller m’asseoir ailleurs. Assistant à ce spectacle violent, d’autres danseurs m’ont invité à venir m’asseoir à leur table. Ce que j’ai fait et le gars s’est calmé.

En 2018, je prenais une marche dans un quartier résidentiel en face de mon condo à Pompano Beach. Je suis passé devant une belle maison où une voiture de police était stationnée. Un groupe de quatre personnes jasaient devant la cour de cette maison. L’une d’entre elles m’a interpellé en anglais « Who are you? » J’ai répondu : « I am sorry, I don’t understand, can you repeat slowly please? » Reconnaissant mon accent québécois, elle m’a répondu : « that’s ok » en faisant un geste de laisser faire. J’ai continué ma marche bien perplexe…

Autant une femme sent qu’elle est en train de se faire courtiser, autant un noir remarque aisément quand il est l’objet d’une situation à cause de la couleur de sa peau. Ce que j’appelle un réflexe par habitude.

J’ai eu souvent à vivre ces réflexes par habitude malgré mon statut professionnel privilégié. Je vous fais grâce de l’énumération des cas semblables de certains de mes amis noirs moins privilégiés. Les faits ci-dessus sont les plus frais de ma mémoire.

Je dois vous avouer qu’en Haïti, mon cher pays natal, la couleur de la peau était aussi l’indice d’une marque de discrimination. C’était un des reliquats de l’esclavage. En effet, plus ton teint était clair, plus tu étais bien considéré. J’espère que cette discrimination n’existe plus. J’espère bien…

Wilner Bien-Aimé, Sorel-Tracy

image